Le dernier envol de His Airness

3 juin 1998.

Pour la seconde fois d’affilée Chicago et Utah se retrouvent en Finales NBA. Les Finales 1997 ont achevé, en apothéose, deux saisons 95-96 et 96-97, exceptionnelles pour Phil Jackson, Michael Jordan, Scottie Pippen et les Bulls. Deux saisons dominées du début à la fin par Chicago qui remporte ses quatrième et cinquième titres (4-2 face à Seattle et 4-2 face au Jazz). Utah, de son côté, bien déterminé à se venger et à conclure les deux meilleures saisons de l’histoire de la franchise du Jazz par un premier titre, n’a pas l’intention de laisser les Bulls reproduire la même performance que lors des dernières Finales. D’autant que cette année, Utah possède l’avantage du terrain.

La marche semble haute pour le Jazz. Si l’on omet les deux épiphénomènes des saisons 93-94 et 94-95 (la première jouée sans Jordan après sa première retraite de 93, et la seconde lors de laquelle Jordan sort de sa retraite en fin de saison, et joue seulement 27 matches avant de perdre face au Magic 4-2 en demi-finale de conférence) les Bulls sont insaisissables depuis le début des années 90. cinq titres en 7 ans, et une domination sans partage ponctuée par deux saisons à 72 et 69 victoires en 95-96 et 96-97. Des records à l’époque.

Pourtant, ces Finales 1998 ne ressemblent en rien à celles des années précédentes. Les Bulls semblent, pour la première fois, atteignables depuis le retour de Jordan sur les terrains. L’effectif est vieillissant. Et si Chicago a tout de même remporté 62 victoires en saison régulière et a de nouveau atteint les Finales NBA, il a galéré comme jamais.

En gagnant 4-3 leur finale de conférence face aux Pacers, c’est la première fois, depuis les demi-finales de conférence face aux Knicks en 1992, que Chicago est obligé de pousser une série en 7 matches pour l’emporter. Les Bulls sont toujours très forts mais un petit peu moins dominateurs. Utah croit en ses chances et le New York Times de l’époque se demande même si les Bulls ne sont pas les outsiders de ces finales.

Comme la saison précédente, les Finales 1998 sont serrées et chaque match est oppressant jusqu’aux moments ultimes. Quatre des cinq premiers matches se soldent par un écart inférieur ou égal à cinq points. Le match 1 s’est joué en prolongations pour une victoire à domicile de Utah de trois points, à l’arrachée. Chicago égalise en gagnant de cinq points le match 2 à Utah. Seul le match 3, première rencontre de la série au United Center de Chicago, a vu le Jazz craquer et se prendre une correction 96-54 (-42, oui ce n’est pas une erreur).

Malgré une dernière victoire à domicile de quatre points de Chicago au match 4, Utah parvient à raccrocher le wagon en gagnant de deux points le match 5 à Chicago. Mais pour la seconde fois d’affilée, Utah est dos au mur, mené 3-2 dans la série.

Le match 6 est attendu comme une bataille épique dans la chaleur étouffante du Delta Center du Utah Jazz, une des salles les plus bouillonnantes et véhémentes de la NBA.

14 juin 1998.

Comme prévu, le match 6 est une guerre des tranchées. Chaque possession est cruciale pour l’issue du match. Chaque pénétration vers le panier représente un risque pour son intégrité physique. Chaque prise de position au poste est une lutte digne d’être réglée sur un tatami. Les prises à deux sont vicieuses et agressives. Dans la raquette, Dennis Rodman et Karl Malone se taquinent durant tout le match et se livrent un duel physique et brutal qu’il serait impossible de voir dans la NBA actuelle (vidéo).

Aucune équipe ne parvient à creuser un écart. Toutefois, Utah domine légèrement et passe la majorité de la rencontre devant au score. Karl Malone (31pts, 11rbds, 7pds) se démène des deux côtés du terrain pour donner l’avantage au Jazz, soutenu par un Hornacek qui se réveille enfin après des des débuts de Finales très irréguliers. Mais rien n’y fait. Les Bulls s’accrochent grâce à un Michael Jordan des grands soirs. Privé de Scottie Pippen en 1ère mi-temps, dû à des spasmes au dos, Jordan réalise une excellente prestation offensive (25 pts à 9/18 au tir dont 3/6 à trois points) et porte à lui seul les Bulls.

Le retour de Pippen en seconde mi-temps donne l’espoir aux Bulls qu’ils auront plus de possibilités en attaque, mais Utah redouble d’agressivité. Les Jazz continue de dominer sans pouvoir se détacher. En face, seul Kukoc et Rodman parviennent à épauler significativement Jordan. Pippen, qui se traîne à cause de son dos douloureux, ressemble plus à son grand-père.

Le 3ème quart-temps et le début du 4ème montre une baisse de régime des deux côtés en attaque. Jordan et Malone sont moins précis et les défenses prennent définitivement l’avantage. Utah continue de mener par une marge infime.

C’est à 6min40 de la fin du match que les Bulls reprennent l’avantage 74-73, sur un shoot mi-distance en tête de raquette de Jordan. C’est la première fois depuis le milieu du second quart-temps. Jordan passe à 37 points.

La guerre des tranchées continue. Utah ne se décourage pas, poursuit le travail de sape et repasse devant de quelques points. Jordan provoque des fautes qui l’emmènent sur la ligne et garde les Bulls dans le match.

Le Delta Center est en ébullition.

A deux minutes de la fin, Utah mène 83-81. L’attaque des Bulls ne consiste plus qu’en isolation pour Jordan. A cet instant, Il se place en tête de raquette, derrière la ligne à trois points. Il tente de déborder Bryon Russell, son défenseur attitré,  avec un move dos au panier à la ligne des lancers francs et un retournement vers la droite. Puis il enchaîne avec un fade away à 4 mètres du panier.

Court. Rebond John Stockton.

Le Jazz a la possession et mène de 2 points à 1min30 de la fin. Après une remise en jeu suite à une sortie de balle, Stockton sort d’un écran de Malone, et rate un 3 points ouvert à 45° sur la gauche du panier. Cela aurait probablement achevé les Bulls.

De retour de l’autre côté du terrain, Jordan profite de cette opportunité pour tenter d’égaliser. En isolation à 45°, il choisit d’attaquer le panier sur la gauche, grâce à un superbe cross-over vers la ligne de fond sur un Russell débordé. Stockton vient de l’opposé, se mettre sur le chemin de Jordan et sacrifier son corps en défense mais il arrive trop tard. Faute. Deux lancers-francs. Deux sur deux.

59 secondes à jouer. Egalité 83-83.

Le Jazz, de nouveau en attaque, cherchent Malone en poste bas. Il attire la prise à deux. Cela force les Bulls à une rotation défensive, qui libère Stockton, seul derrière la ligne à trois points, à l’opposé. Malone le trouve. Malgré son dernier échec à trois points il y a quelques instants, Stockton n’hésite pas et tire.

Ficelle !

Le Delta Center entre en éruption.

Le Jazz mène de 3 points à 42 secondes de la fin. Temps mort Chicago.

Remise en jeu pour les Bulls. Qui d’autre que MJ pour recevoir le ballon. Il est face au panier, derrière la ligne à trois points. Sans attendre, il attaque Russell sur la droite et trouve une faille dans la défense du Jazz pour aller mettre un layup en moins de 5 secondes. Stockton, qui se trouve cette fois du même côté, ne peut aider sur cette action. Il défend Kerr, un des tous meilleurs shooters à l’époque.

35 secondes à jouer. Utah 86, Chicago 85. Possession Utah.

Et c’est ce moment que « His Airness » choisit pour faire la différence (Vidéo)

Utah recherche de nouveau le poste bas pour Malone. Afin de lui faciliter la prise de position, Hornacek, défendu par Jordan, lui pose un écran sous le panier. Bonne stratégie. Malone se retrouve à moins de 3 mètres du panier en 1 contre 1 face à Rodman. Il est en parfaite position pour travailler et s’offrir un tir facile.

Du moins c’est ce qu’il croyait. Jordan n’a pas suivi Hornacek qui, suite à son écran, est allé s’isoler dans le coin à l’opposé.

Dans le dos de Malone, par la ligne de fond, Jordan s’engoufre dans les bras de ce dernier et lui subtilise le ballon avant même que Malone puisse se rendre compte de ce qu’il lui est arrivé.

Le Delta Center, encore choqué par cette interception, retient son souffle, tétanisé devant l’intensité des ces dernières secondes.

Quinze secondes à jouer, et les Bulls sont menés d’un point. Jordan remonte la balle, et vient se placer légèrement à gauche de la tête de raquette, derrière la ligne à 3 points. Défendu par Russell, il attend qu’il reste 10 secondes sur le chrono pour lancer son mouvement. Il attaque main droite vers la ligne des lancers-francs.

Russell réussit à le contenir.

Juste avant la ligne des lancers-francs, Jordan choisit de faire un cross-over vers sa main gauche et se stoppe. Russell, surpris (et peut être un peu aidé par MJ) ne peut contrer son élan et glisse lorsqu’il veut revenir à hauteur de Jordan.

C’est alors que « His Airness » se lève en tête de raquette.

Switch. « CHICAGO WITH THE LEAD !! »

Utah 86, Chicago 87. Jordan vient de mettre son 45ème point. Il reste 05.2 secondes à jouer.

Le silence se fait dans le Delta Center. Un vague brouhaha, mélant dégoût et incompréhension devant ce qu’il vient d’arriver, transpire dans l’air.

Utah aura une dernière tentative désespérée de Stockton à trois points qui échouera. La défense était en place.

GAME.

Le Delta Center est traumatisé.

Jordan et les Bulls peuvent exploser de joie. Ils viennent de réaliser un exploit à la hauteur du talent du numéro 23 : un deuxième « threepeat » en huit ans.

Une performance exceptionnelle, démesurée, mais du niveau de Jordan. Seul les Celtics des années 60 peuvent se targuer d’avoir fait mieux. Mais la ligue était si différente à cette époque.

Surtout, ce panier est le dernier panier de Michael Jordan sous le maillot des Bulls. Il est le parfait résumé de sa carrière et peut être le plus beau et le plus significatif. Quoi de mieux que de partir sur un dernier shoot victorieux et gagner son sixième titre.

Il termine sa carrière de la plus belle des manières, assoit définitivement sa légende et s’est réservé une place de choix au Mont Rushmore du Basket NBA et mondial.

Le livre Bulls-Jordan se referme sur ce dernier éclat. Une dernière envolée de « His Airness », comme il en a tant fait durant sa carrière.

Sa plus belle envolée.

Clément Guichard

Six doigts tendus vers le ciel, six titres en six finales jouées. Une légende.