On a perdu Batman

Clément Guichard
30 janvier 2019,
temps de lecture : 7min


Depuis le début de saison, Nicolas Batum est l’ombre de lui-même. Une histoire qui se répète.


L’expression « les jours se suivent mais ne se ressemblent pas » prend tout son sens lorsque que l’on observe la carrière NBA de Nicolas Batum. Entre espoir et déception, il fait vriller les avis de tout les spécialistes. Parfois magique, Batum peut être fascinant et précieux par sa polyvalence à un très haut niveau sur le terrain : créer pour ses coéquipiers, finir en pénétration ou de loin, défendre sur plusieurs postes, gérer les transitions, protéger le cercle, il peut, et sait tout faire…il est un des trois joueurs actifs à avoir enregistré un 5×5 en 2013 avec Draymond Green en 2015 et Jusuf Nurkic l’année dernière (au moins 5 points, 5 rebonds, 5 passes, 5 interceptions et 5 contres sur un match). Mais parfois invisible, il peut être une raison énorme de frustration pour son coach, ses coéquipiers et ses fans, tant on sait ce qu’il est capable de faire.

Cette bipolarité l’aura poursuivi toute sa carrière, peu importe le contexte (Équipe de France ou NBA). Et elle est compliqué à expliquer ou justifier.

Pourtant, depuis ses débuts au Mans, il est aisé de voir l’ensemble du très haut potentiel que représente Nicolas Batum. Sa taille et son envergure, couplées à sa polyvalence, ont fait de lui l’archétype idéal du joueur moderne dans l’hexagone. Surnommé Batman en France par son style et son talent qui le font passer pour un super héros en Pro A, il a montré très vite qu’il a tout pour devenir un futur grand de l’histoire du basket Français.

Si bien, qu’après 3 saisons pro dans la Sarthe, il s’inscrit à la draft. Choisi en fin de 1er tour par Houston en 2008, qui l’envoie directement au Blazers, il a su se faire sa place dans cette draft grâce à ce profil atypique de polyvalent doué d’un Q.I basket bien supérieur à la moyenne pour un jeune.

Mais dès son arrivée en NBA et ses premiers matches, son manque d’agressivité et sa soi-disant nonchalance lui causent des problèmes. Chez les Blazers, il doit batailler pour obtenir, puis conserver sa place de titulaire. Nate McMillan, son premier coach à Portland, ne lui laisse rien passer et le met sans arrêt en concurrence. Batum mettra du temps pour s’installer définitivement au poste de titulaire à l’aile. Finalement, c’est lors de ses trois dernières années de son passage à Portland, avec l’intronisation de Terry Stotts au poste de coach, qu’il s’installe sans concession dans le cinq majeur.

Après deux saisons pleines à montrer à la NBA toutes ses qualités, Batum revit une année compliquée lors de la saison 2014-2015. Il enregistre des baisses de performances qui refont surgir les interminables questions sur ses capacités à être régulier et sur son mental qui semble fragile. Il nous rappelle sans cesse qu’il a le talent, le QI et le physique d’un grand joueur mais n’a pas l’air d’en avoir l’esprit. Cet élément va faciliter la décision de Portland qui souhaite tout reconstruire autour de Lillard. Cela va précipiter son départ à Charlotte à l’été 2015. Il est échangé contre Gerald Henderson et Noah Vonleh : un arrière scoreur mais qui a disparu depuis, et un jeune intérieur à fort potentiel, mais qui n’a jamais réussi à confirmer.

Et comme lors de cette saison 2014-2015, Batum souffre cette année. Comme à Portland, il a séduit avant de vivre une saison plus compliquée.

Sa première saison avec Charlotte est très convaincante. On retrouve le Batum polyvalent qui peut et sait tout faire. Il impose son style de jeu sans avoir l’air de forcer quoi que ce soit. Il montre à l’organisation de Charlotte qu’on peut espérer de lui un rôle prépondérant dans le développement de l’équipe. Il fait croire à tout le monde qu’il peut être le parfait second d’un Kemba Walker qui est en train de prendre son envol. Son style de jeu laisse imaginer qu’il va être capable d’assurer le scoring et la création lorsque Walker est sur le banc ou dans un jour sans. On le voit parfois faire jouer ses coéquipiers comme Lebron. Les Hornets sont charmés et souhaitent le conserver lorsqu’il devient agent libre à la suite de la saison 2015-2016.

Le 7 juillet 2016, il signe cinq ans pour 120 millions de dollars. Le contrat parait énorme. Il l’est. Ce montant s’explique par l’augmentation exponentielle du salary cap en cette intersaison 2016. Cette bulle n’a pas duré et est retombée dès la saison suivante. Mais elle a eu le temps de foutre beaucoup d’équipes comme Charlotte dans des déboires financiers importants. Marvin Williams et Cody Zeller sont les deux autres joueurs surpayés de cet effectif qui ont également été signé durant cette bulle. Biyombo, lui, a signé un contrat avec Orlando à cette période. Ces trois joueurs, et Batum, sont les quatre mieux payés de Charlotte (devant Walker qui est agent libre cet été et touchent $12 millions cette saison…surréaliste). A eux quatre, ils représentent plus de $71 millions de dollars pour la saison actuelle. Tout ça pour des rendements faibles : moins de 35 points par match cumulés. Les calculs sont basiques et rudimentaires mais dans l’absolu, le basket c’est mettre plus de points que son adversaire.

Individuellement, Nicolas Batum possède le plus haut salaire des Hornets et le 34ème plus gros salaire de la ligue. Il n’est pourtant que le 140ème scoreur en NBA. Il est normal d’attendre plus d’un joueur qui a le privilège de toucher autant d’argent. Cette saison, Batum touche plus que Kawhi Leonard, Jimmy Butler ou Victor Oladipo, pour ne citer qu’eux. Certes, le scoring n’est pas particulièrement la première force de Batum. Il serait exagéré d’espérer de lui qu’il devienne un scoreur. Ce n’est pas son jeu ni sa conception du basket. Il n’est pas individualiste. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force mais aussi sa faiblesse. Mais posséder un des contrats les plus lucratifs de la NBA créent forcément des attentes. Un contrat de ce niveau exige d’un joueur qu’il fasse gagner des matches à son équipe. Cela induit un minimum de scoring, de la défense et de la création en attaque. Pour Batum, c’est loin d’être le cas. Il a tout juste le niveau d’un rôle player cette année.

Pour autant, il a les capacités pour assurer un apport par match bien supérieur à ce qu’il fait actuellement, ou au moins rester dans ses standards habituels. En ramenant ses stats sur 100 possessions, il réalise sa moins bonne saison au scoring depuis qu’il est dans la grande ligue. Mêmes les forces qui font de lui un joueur unique et différent ne ressortent plus de son jeu. Cette saison, son impact dans les intangibles du jeu a faiblit. Par exemple, il prend, en moyenne, moins de rebond que son coéquipier de la ligne arrière Jeremy Lamb, qui n’a rien d’un rebondeur.

Un élément cruciale pour évaluer cet apport dans cette partie du jeu est son nombre de passes décisives. Sans raconter toute l’histoire, cette stat en dit long sur l’impact que Batum a sur le jeu de son équipe. Dans ses grosses saisons, ses stats en passe décisive traduisaient sa capacité à créer en attaque, pour lui et ses coéquipiers, et son agressivité avec la balle. Cette saison, il réalise son plus mauvais exercice en passes décisives depuis la saison 2011-2012. Il avait 23 ans à l’époque, et son rôle en attaque était bien plus faible. Il touchait beaucoup moins la balle et devait s’effacer devant des playmaker plus important. C’était l’époque où il se battait encore pour une place de titulaire.

Ces statistiques ne sont pas normales pour lui. Comment expliquer cela ?

Tout d’abord, on observe que cette saison, Batum n’est pas à l’aise sur le terrain. On le voit par un manque d’agressivité déjà vu dans sa carrière. Un manque que l’on retrouve des deux côtés du terrain. Cela peut causer un manque de confiance qui expliquerait son faible impact sur le jeu des Hornets. Les conséquences de ce manque de confiance sont nombreuses. Longtemps considéré comme un stoppeur en défense, il ne fait plus peur à grand monde à ce niveau. Il ne tient plus aussi bien ses adversaires directs que par le passé et ses aides défensifs sont moins justes. Ses fameux contres qui faisaient les highlights et créaient de la dissuasion ont presque disparu. En attaque, il se contente trop souvent d’être une étape de transition dans le système des Hornets. Il attaque moins le panier que par le passé et semble hésitant lorsqu’il s’agit de prendre un shoot. Pourtant, avec l’augmentation énorme du volume de tir à trois points tentés par match cette saison, il aurait dû suivre le mouvement et moins hésiter lorsqu’il possède un peu d’espace. Ses coéquipiers de la ligne extérieur, Walker et Lamb, ont moins peur que lui. D’autant que si il shoote moins, ses pourcentages sont bien meilleurs que lors des saisons précédentes (46% au tir dont 40% à trois points cette saison). Ce sont ses meilleures pourcentages depuis sa saison sophomore en 2009-2010. C’est un point important car il a souvent eu des saisons compliquées au shoot. Cet aspect a été l’élément le plus irrégulier de son jeu depuis ses débuts. Cette saison, aussi surprenant que cela peut être, ce n’est pas ça le problème.

Mais quel est le problème alors ? Son manque d’agressivité participe un peu à cette saison décevante mais un autre facteur doit rentrer en compte. Un facteur qui peut expliquer également pas mal de chiffres difficiles à comprendre lorsque l’on observe ses statistiques de saison. Comment peut il avoir moins d’impact sur l’équipe et shooter moins que d’habitude, alors qu’il shoote mieux ? Comment un paradoxe tel que celui-là peut résumer la saison de Batum ?

L’arrivée de James Borrego peut être un élément de réponse. Nicolas Batum a perdu de l’importance dans le système de Charlotte avec le changement de coach à l’été 2018. Son taux d’utilisation le démontre. Cette statistique avancée permet d’évaluer le pourcentage de possessions qu’un joueur prend en charge lorsqu’il est sur le terrain dans une équipe. Un taux de 20 implique que l’issue d’une possession sur cinq de l’équipe est décidé par le joueur en question (tentative de tir, perte de balle, passe décisive…). Étalée sur une saison, elle montre l’importance offensive qui est donné à un joueur dans une équipe. Cette saison, Nicolas Batum enregistre le score le plus faible de sa carrière dans ce registre. Lors de ces deux premières saisons avec les Hornets, son taux d’utilisation dépassait 20. La saison dernière, il était à 18. Cette saison il est à 13. La baisse de ses stats peuvent donc également être expliquée de cette manière.

Batum n’est donc pas devenu un mauvais joueur. Batum subit l’arrivée d’un coach qui préfère cnetrer son système offensif sur Jeremy Lamb plutôt que lui. Pour un joueur au mental instable, ce nouveau fonctionnement a forcément impacté sa confiance et donc son agressivité. Mais il endure aussi le retour de foudre d’un contrat qui l’a propulsé parmi les plus gros salaires et qui a donc obligatoirement augmenté les attentes que sa franchise et les fans placent en lui. Ces deux éléments combinés résultent en une saison qui ne peut être vu que comme raté.

Batum n’a jamais été Batman ailleurs qu’en France. Ce surnom le ronge et a crée une pression trop forte pour lui. Il est de ce type de joueur dont il faut foutre la paix pour qu’il puisse exprimer tout son talent. Charlotte attendait simplement de lui un Robin pour épauler Kemba Walker, le vrai Batman des Hornets. Mais Batum a montré cette année, que même le rôle d’acolyte était un peu trop haut pour lui. Il est juste un citoyen de Gotham ou Alfred. Mais il est payé comme Batman.

Et c’est bien ça le problème.


Sources Stats : www.basketball-reference.com

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